La solitude des entrepreneurs (et des autres)

Il y a de cela plusieurs mois (années ?), je lisais dans une newsletter que plus nous vieillissons plus nous passons de temps seuls avec nous-mêmes. Ce constat m’avait fait esquisser un sourire puis m’avait laissée pensive, suis-je prête à passer autant de temps seule avec moi-même ? Où vont passer mes amis ? Ma famille ? Mon partenaire ? Saurais-je faire face à cette solitude ? 

Solitude et isolement, une distinction à ne pas négliger

“Nous vivons dans une société que beaucoup décrivent comme très connectée, pourtant il semblerait que nous n’ayons jamais autant souffert d’isolement et de solitude.”  

Avez-vous déjà entendu ce constat ? Peut-être même avez-vous hoché la tête en signe d’approbation à la lecture de cette phrase.

J’ai passé pas mal de temps à lire sur le sujet, ce qui a d’ailleurs retardé la sortie de cet article. J’ai beaucoup tergiversé à l’idée de vous abreuver de tout un tas de chiffres et d’études très intéressants sur le sujet. Et puis je me suis dit que le plus intéressant dans tout ça c’est le constat fait par plusieurs chercheurs dont j’ai consulté les travaux : il est très difficile de tirer des conclusions concernant le lien entre solitude et multiplication des interactions en ligne.
Le problème c’est l’absence de postulats et d’hypothèses communs aux chercheurs ce qui empêche de tirer des conclusions macro lorsqu’on tente de regrouper les résultats. Les chercheurs n’ont pas une définition commune de la solitude, de l’isolement, ce qui vient créer une impossibilité de comparaison. Ainsi il n’est pas si évident que cela d’établir le lien de corrélation entre le développement des réseaux sociaux et un sentiment grandissant de solitude chez les utilisateurs. Certaines études montrent d’ailleurs que certains utilisateurs se sentent moins seuls malgré le fait que leurs interactions en réel n’aient pas augmentées. J’ai évidemment une pensée pour mes amies d’Instagram – celles que je n’ai jamais serrées dans mes bras mais qui sont parmi mes plus proches, et celles avec qui on traverse la France (l’Atlantique même) pour enfin se rencontrer.
J’ai trouvé intéressant que lorsqu’on touche au lien isolement, solitude et vie en ligne, la pandémie de covid-19 est toujours présentée comme un tournant pour le sujet, c’est d’ailleurs la période qui semble avoir donné le top départ de beaucoup de travaux de recherche. La conclusion de mes heures de lecture c’est qu’il est difficile à ce jour de dire que nos vies de plus en plus digitalisées font de nous des êtres qui souffrent de plus en plus de solitude. 

D’ailleurs ce n’est pas la solitude qui fait souffrir mais l’isolement. C’est intéressant comme distinction, car si beaucoup de personnes se sont retrouvées seules pendant les périodes de confinement ça a été la revanche des “loners” – ces personnes (dont je fais partie) qui adorent passer du temps seules sans rendre de compte à qui que ce soit. Pour ma part, j’ai constaté que les introvertis ont enfin pris la parole pour expliquer que c’était super pour eux de ne plus avoir à se forcer ou se justifier. J’ai adoré l’espace mental que la solitude a créé dans ma vie. J’ai pris profondément plaisir à voir ma routine ne pas être bousculée. Mon quotidien n’était pas cannibalisé par les sollicitations extérieures, vraiment j’ai été tellement productive et je me suis complètement reprise en main. D’ailleurs quand je m’éparpille il arrive que mon partenaire me dise que j’ai grand besoin de me confiner, et c’est la vérité. Je vous laisse voir ici en quoi l’isolement peut être bénéfique.
Mais en 2020 j’ai vite été rattrapée par la réalité de ce que la solitude que je chérissais pouvait faire à d’autres. Ma grand-mère a perdu goût à tout sans rien dire. Elle qui était tous les jours avec des amies, allait chaque semaine chez le coiffeur, au marché, faire du shopping, au cinéma, à des dîners, … Un jour j’ai entendu sa voix au téléphone, vidée. Elle n’avait plus envie. La vue de ses cheveux blancs en guise de piètres remplaçants de toutes celles et ceux qui ont toujours rythmé son quotidien ont eu raison de son énergie qui m’avait toujours semblée sans limite. Il aura fallu un confinement de deux mois pour que ma grand-mère se laisse mourir, non pas de solitude mais bien d’isolement. Mon grand-père et elle étaient très indépendants, nous n’avions donc aucune raison (ni même le droit – si j’avais su j’aurais pris le gauche…) de passer du temps avec eux. J’ai pris un billet de train après ce coup de téléphone, mais c’était un peu trop tard. J’ai essayé d’obtenir le rendez-vous chez le coiffeur dont elle rêvait désespérément. On a appelé ses copines. J’ai été chercher ses retouches, son rouge à lèvre. Trop tard.

L’isolement avait fait son œuvre. Je suis persuadée que ma grand-mère n’est pas la seule à s’être laissée glisser vers la sortie. À quoi bon continuer si c’est pour être coupé des autres (et que le peu qu’on voit nous découvre avec nos cheveux blancs – le drame ultime pour ma grand-mère) ?


L’isolement c’est quand le lien avec les autres est rompu. C’est ce moment où le sentiment d’appartenance disparaît. Nous sommes des animaux sociaux et être coupé des autres est une des peines capitales (à mon humble avis).
Nous isolons de nombreuses personnes dans notre société, volontairement ou non. L’isolement peut être systémique, social, économique… Le sujet est si vaste et les formes d’isolement malheureusement bien trop nombreuses. Je trouve important de souligner ici que les indépendants sont isolés. Certains souffrent de la “solitude de l’entrepreneur” quand en réalité je pense que c’est de l’isolement dont on parle. 

  • Nous sommes isolés physiquement : payer des bureaux, un coworking régulier c’est un coût que la majorité ne peuvent pas assumer.
  • Nous sommes isolés socialement : peu de personnes comprennent vraiment le quotidien d’un freelance et les clichés sont nombreux. Ces clichés minimisent souvent la difficulté que représente le fait de ne dépendre que de soi et mettent en avant un idéal erroné d’un quotidien décousu et sans contraintes. Votre lieu de travail est parmi les endroits où vous êtes le plus susceptible de faire des rencontres. Mon lieu de travail c’est le coin dans ma chambre où j’ai coincé mon bureau.
  • Nous sommes isolés économiquement : la législation autour du travail et de la couverture sociale des indépendants est inadaptée et présente de nombreux angles morts qui font que beaucoup souscrivent avec des mutuelles qui les couvrent de manière précaire, ne prévoient pas leur retraite, n’ont pas de prévoyance et se versent des salaires de misère. Je ne vous parle même pas de la prise en charge des congés maternités. 

Pour ma part je ne souffre plus de la solitude. C’est une condition qu’on apprivoise et qu’on s’approprie. C’est un véritable atout désormais dans mon processus créatif. Cependant je souffre toujours parfois de l’isolement inhérent à mon statut et mes choix de vie en tant qu’indépendante.

Seul pour réussir ou parce qu’on a réussi ?

Depuis que j’ai mon entreprise, j’ai pris de nombreuses décisions qui semblent n’avoir aucun rapport avec le business et qui pourtant ont toutes servies l’expansion de mes projets. J’ai arrêté de sortir, j’ai commencé à méditer, j’ai appris à respirer avec la pratique des pranayamas, j’ai intégré le yoga à mon mode de vie (je ne parle pas que des asanas), j’ai régulé mon utilisation des réseaux sociaux, j’ai décidé de prendre soin de mon sommeil, j’ai appris à me soucier de mon hydratation, j’ai arrêté de boire de l’alcool, j’ai passé beaucoup de temps en thérapie (psy mais pas que…). 

Tous ces choix ont été critiqués, commentés, l’objet de rires, de haussements de sourcils, de soupirs… J’ai tout entendu au sujet de mes choix. J’ai surtout vu les gens disparaître à mesure que je posais mes limites, je sais ça peut sonner un peu cliché mais c’est la réalité.
Quand j’ai annoncé que je quittais le salariat, une de mes meilleures amies de l’époque m’a dit que j’étais inconsciente et que ça n’avait aucun sens de faire ça quand je pourrais gagner 80k€/an dans un cabinet de conseil. Aujourd’hui ça me fait sourire mais à l’époque ça a été un coup de pied dans le ventre. Ce n’était que le début. Beaucoup ont douté, et m’ont détaillé toutes leurs peurs… Et puis il y avait les quelques irréductibles qui étaient là pour presser le bouton “publier” du premier post Instagram et du site internet. Celles qui ont été les premières à me suivre. 

Plus j’ai avancé, plus mon entourage s’est affiné, pas forcément par sa taille mais par sa pertinence. J’ai toujours eu des amis de qualité, pour mes besoins au moment où ils étaient dans ma vie. Cependant, quand il est question de faire face à la perte d’un énorme client en freelance, aux collaborations qui ne se terminent pas comme prévu, aux impayés, aux imprévus, on est seul. Peu importe la présence de mon entourage et le soutien indéfectible de mes plus proches, je suis seule face à mes échecs. Je dois seule faire le travail de remballer ma fierté et assumer mes choix pour pouvoir continuer à avancer.

Ne vous méprenez pas, les gens qui vont vous dire que vous allez abandonner il y en a plein. Les dernières en date pour moi : je ne vais jamais continuer à courir le matin, je ne crois pas que tu vas parvenir à arrêter de boire et puis ça n’a vraiment aucun intérêt. À ceux-là je répondrais la même chose qu’aux professeurs qui m’ont assurés que je n’irais nulle part dans la vie : regardez-moi vous prouver le contraire.

Difficile de savoir si la solitude est inhérente à la réussite. Un leader, un visionnaire, un entrepreneur qui réussit est-il forcément confronté à la solitude et à l’isolement ? Où est-ce parce qu’il est capable d’être seul “juste ce qu’il faut” qu’il réussi ?

C’est la question qui me taraude. Je constate qu’un certain degré d’isolement et de solitude est nécessaire pour ne pas perdre ses objectifs de vue. Mais sans un système de soutien ultra solide il me semble impossible d’envisager une réussite pérenne. 

Prenez des personnes comme Warren Buffett, Oprah Winfrey, mais aussi plus proche de nous Mathilde Lacombe par exemple. Ils parlent tous de la solidité de leur entourage. Vous ne les voyez pas avec des dizaines de personnes qui gravitent au plus près d’eux. Non. En revanche Warren a son Charlie, Mathilde peut compter sur son associé et son mari. Il y a un équilibre fragile entre l’isolement nécessaire – comme je vous en parlais déjà dans cet article – et celui qui est inhérent à la condition de leader. 

En effet quand vous innovez, quand vous ne faites pas/pensez pas comme tout le monde vous êtes, de fait, à part. Et si vous n’avez pas encore fait vos preuves (parfois même si vous les avez faites) alors vous devrez faire face à l’incompréhension, aux détracteurs, et à nouveau vous frotter à la solitude. Ainsi, il faudra à celui ou celle qui entreprend une grande capacité à ’accepter d’avoir l’air bête. Quand tout le monde est convaincu de faire quelque chose de la bonne manière, si vous nagez à contre-courant parce que vous avez décelé que la majorité en réalité se trompe (en tout cas sur le long terme) alors vous allez vous sentir très seul. 

Exemple: en école de commerce on s’est moqué de moi à de nombreuses reprises car je n’allais pas aux open bar, je ne suis presque pas sorti en première année. Ce sont les notes de cette année qui ont fait que j’ai obtenu une des deux uniques places pour l’échange à Copenhague où je voulais vraiment aller. J’ai eu l’air bête jusqu’à ce que mes camarades partent dans des destinations qui n’étaient pas celles qu’ils voulaient. 

C’est toujours une question de capacité à se détacher du regard des autres et du besoin de gratification immédiate. C’est très difficile, encore plus à l’heure des réseaux sociaux où tout est fait pour que nous pensions que nos business, notre travail est uniquement aussi performant que nos statistiques en ligne. Il existe des PME qui se portent très bien et qui n’ont pas Instagram/TikTok/Facebook, ce serait bien de ne pas l’oublier.

Le leader se retrouve dans la position où il devra tenir bon même si tout semble pointer contre lui. Si vous avez les faits qui prouvent que vous devez aller à droite, n’allez pas à gauche pour satisfaire la foule qui prend ce chemin. Soyez sans crainte, ils finiront par faire demi-tour. Soyez patient et déterminé. Acceptez votre solitude et gardez le cap. Cultivez votre capacité à sembler bête, elle sera votre meilleure alliée !

Apprivoiser sa solitude

Je suis persuadée que le fait d’apprivoiser sa solitude permet de mieux choisir son entourage et de se détacher de la validation extérieure. C’est là que la véritable indépendance est acquise et donc que le cap peut être maintenu plus sereinement.

J’ai observé depuis son plus jeune âge mon frère se foutre de tout. Le bazar dans sa chambre, ses notes, mes parents, … Il a toujours été ce qu’on appelle un “free spirit”, le regard des autres ça lui glisse dessus comme de l’eau sur le dos d’un canard. Je l’ai toujours envié pour ça, moi qui vivait pour l’approbation de tous… Des années plus tard, c’est mon partenaire qui est capable de faire taire les avis autour de lui (sauf ceux des gens qui comptent vraiment), il est aussi le professionel de la gratification différée. Autant vous dire que j’apprends beaucoup. C’est une chance d’avoir autour de soi des personnes qui prouvent que c’est possible, que ça existe. Mes amies les plus proches partagent certaines de ces qualités et me rappellent souvent de ne pas oublier que seuls certains avis comptent.

Vous assurez que votre entourage est un garde fou et vous permets de ne pas vous faire emporter par le courant est une très bonne stratégie. Vous êtes ainsi en sécurité pour faire connaissance avec votre prochaine alliée : votre solitude.

Alors comment on fait pour apprivoiser ce temps passé seul ? Et bien comme pour toutes les choses auxquelles on est nul au départ il va falloir : 

  • accepter d’être nul
  • s’exercer pour progresser 

Je n’ai donc pas de solution miracle pour vous sinon vous inviter à passer du temps avec vous-mêmes. Le temps d’une balade, d’un film, d’un café. Quand j’ai débuté en 2019 j’allais à mes rendez-vous avec la BGE (un organisme qui accompagne les entrepreneurs qui se lancent) à l’autre bout de Paris. Là-bas je déjeunais seule avant mon rendez-vous pour ne pas être en retard. C’était une torture. J’étais persuadée que tout le monde me regardait, avait pitié de moi parce que j’étais seule. Il aura fallu des années de solitude pour qu’aujourd’hui je sois heureuse seule avec mon café, mon repas, ma journée et même mon voyage seule. J’apprécie être avec moi, ce n’est pas de la mégalomanie, je suis juste bien quand je m’installe en silence entourée d’inconnus ou même sans personne autour. 

Je n’aurais jamais pensé qu’un jour je serais celle qui refuse des rendez-vous parce qu’elle préfère être seule. Je me suis fait accompagner pour y parvenir, évidemment. Mais surtout je me suis exercée, comme avec la course à pied, comme avec la créativité, comme pour tout.

Je vous rassure j’aime mon entourage qui est incroyable et je suis remplie de gratitude d’avoir la chance d’être si bien entourée. Mais ça je vous en parlerai plus tard je pense. 

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